Vous connaissez ce moment précis, juste au milieu du S, quand la moto (ou la voiture) est encore inclinée d'un côté et que la route vous demande déjà de basculer de l'autre ? La seconde où votre cerveau se dit « attends, je n'ai pas fini le premier virage ». Et là, tout se joue en une fraction de seconde : soit vous enchaînez proprement, soit vous redressez, vous freinez, vous ratez le rythme, et vous ressortez du S en ayant perdu toute votre vitesse et toute votre élégance.
Je roule en montagne presque chaque week-end depuis des années, et j'ai longtemps cru que l'enchaînement de virages en S était la somme de deux virages isolés. C'était faux. C'est un exercice à part entière, avec sa propre logique, ses propres pièges, et une erreur que j'ai mis des mois à corriger : traiter le premier virage comme s'il était le dernier.
Points clés à retenir
- Un enchaînement en S ne se négocie pas virage par virage : c'est un seul geste continu dont le point de bascule se prépare dès l'entrée du premier virage.
- Le regard doit déjà être dans le second virage quand vous êtes encore à la corde du premier. C'est l'erreur n°1 que je vois chez les débutants.
- La vitesse d'enchaînement se gagne par le rythme (freinage court, relâchement franc, remise sur l'angle rapide), pas par une vitesse d'entrée plus élevée.
- En moto, le contre-braquage et le relâchement synchronisé des freins font tout entre les deux courbes. En auto, c'est le transfert de charge qui commande.
- Les S serrés et les S rapides ne demandent pas la même trajectoire : le rayon de la seconde courbe dicte la place de la corde de la première.
Pourquoi un enchaînement de virages en S n'est pas deux virages côte à côte
Sur le papier, un S, c'est deux courbes. Sur la route, c'est un seul problème : comment passer de l'appui d'un côté à l'appui de l'autre sans casser le rythme. Et cette transition, ce point de bascule, c'est 80 % de la difficulté.
Un chiffre pour planter le décor : quand vous traitez un S comme deux virages séparés, vous avez tendance à redresser la machine entre les deux. Redresser, ça veut dire réaccélérer, puis re-freiner pour le virage suivant. Sur un enchaînement de trois courbes, ça fait trois freinages au lieu d'un seul, et vous perdez facilement 5 à 10 km/h de vitesse de sortie. Ça n'a l'air de rien. Ça change tout sur un col.
L'erreur mentale : penser « virage 1, puis virage 2 »
Quand j'ai commencé sérieusement à travailler les S en montagne, je faisais exactement ça. Je rentrais dans le premier virage, je le négociais le mieux possible, et seulement une fois sorti, je levais les yeux vers le second pour découvrir qu'il tournait plus serré que prévu. Résultat : je freinais en plein déséquilibre, la machine se redressait, et je perdais toute ma ligne.
Le déclic est venu d'un ami moniteur qui m'a dit une phrase que je n'ai jamais oubliée : « tu regardes le mauvais virage ». Sur un S, le virage qui compte, c'est le second. Le premier n'est qu'un moyen d'y entrer correctement.
Le regard anticipe le second virage, pas le premier
Voilà la règle que je vais défendre bec et ongles : dès que vous entrez dans le premier virage, vos yeux doivent déjà chercher la corde du second. Pas la sortie du premier. Pas le point de corde où vous êtes. Le second virage.
Pourquoi ? Parce que la place de votre point de corde dans le premier virage dépend entièrement de la géométrie du second. Si le second tourne plus serré, il faut retarder la corde du premier, rester plus à l'extérieur, pour aborder le second avec le bon angle. Si le second s'ouvre, vous pouvez couper la corde du premier plus tôt et utiliser toute la largeur.
En clair : le premier virage se négocie en fonction du second. C'est contre-intuitif, et c'est précisément ce que la plupart des pilotes ratent.
La bonne trajectoire : placer le point de bascule
Bon, entrons dans le concret. Comment on place cette fameuse trajectoire ?
Où placer la corde du premier virage
La règle générale que j'applique, et qui marche dans la grande majorité des S que je fréquente :
- Si le second virage est plus serré que le premier, retardez la corde du premier. Restez à l'extérieur plus longtemps, quitte à ne pas « bien » couper le premier virage. Vous sacrifiez un peu de vitesse en entrée pour aborder le second dans une meilleure position.
- Si le second virage est plus ouvert, vous pouvez couper franchement la corde du premier et laisser la machine s'élargir en sortie, puisqu'elle sera déjà bien placée pour le second.
- Si les deux virages sont symétriques, cherchez la trajectoire la plus « tendue » possible : une ligne qui relie les deux cordes en une courbe presque continue.
Et le point de bascule ? C'est l'endroit, entre les deux cordes, où vous basculez d'un appui à l'autre. Sur un S symétrique, il se trouve grosso modo au milieu, dans la zone où la route est la plus droite. Sur un S asymétrique, il se décale vers le virage le plus serré.
Ne pas redresser inutilement entre les deux courbes
Ici se joue la vraie différence entre un pilote qui « enchaîne » et un pilote qui « fait deux virages ». Le pilote qui enchaîne ne redresse pas complètement entre les deux courbes. La machine passe d'un angle à l'autre sans jamais revenir à la verticale (ou très brièvement).
Le problème, c'est que redresser donne une impression de sécurité. On se sent stable, on peut freiner, on peut respirer. Mais on casse le rythme. Et sur un S, le rythme, c'est tout.
Transferts de masse : ce qui change entre moto et auto
La logique de trajectoire est commune aux deux, mais la mécanique du transfert d'appui, elle, n'a rien à voir. Et c'est souvent là que les pilotes venus de l'auto se plantent en moto (et inversement).
| Critère | Moto | Auto |
|---|---|---|
| Geste clé entre les courbes | Contre-braquage franc + relâchement des freins | Dosage du freinage et transfert de charge |
| Point délicat | La bascule gauche→droite (l'angle à parcourir) | Le sous-virage si on freine trop tard |
| Rôle du regard | Décisif, pilote l'inclinaison | Important, mais moins déterminant |
| Erreur fréquente | Freiner encore en étant incliné | Attaquer trop tôt et élargir en sortie |
En moto : la bascule gauche-droite
La bascule, c'est le moment où la moto passe d'un appui à l'autre. Plus l'angle est important, plus la bascule demande d'énergie et de précision. Et le piège, c'est de vouloir basculer en gardant les freins. La moto résiste, l'avant se charge, et la transition devient floue.
Ce que j'ai appris à la dure : relâcher les freins juste avant la bascule, laisser la moto respirer, puis contre-braquer franchement d'un côté pour la faire plonger de l'autre. J'ai mis des mois à oser relâcher au bon moment. Au début, je freinais jusqu'au milieu de la bascule par réflexe de sécurité. Résultat : la moto se redressait toute seule, et je ratais l'entrée du second virage.
En auto : le transfert de charge
En voiture, le principe est différent mais l'esprit reste le même : vous jouez sur le transfert de charge pour charger l'avant au moment du virage, puis relâcher pour laisser la voiture pivoter. Sur un S, le dosage du freinage entre les deux courbes est crucial. Trop de frein au mauvais moment, et vous déclenchez un sous-virage qui vous fait élargir la trajectoire du second virage. J'ai vu plus d'un conducteur rapide se faire piéger sur des S en dévers pour cette raison précise.
Le rythme et le dosage : la séquence qui fonctionne
Sur chaque courbe d'un S, la séquence est toujours la même : freinage, entrée, corde, sortie. Mais c'est la transition entre deux séquences qui fait la différence.
Freinage court, relâchement franc, remise sur l'angle rapide
Voici concrètement comment je procède sur un S dont je veux garder le rythme :
- Je freine avant l'entrée du premier virage, court et fort.
- Je relâche progressivement en entrant, jusqu'à la corde.
- À la corde, je regarde déjà le second virage.
- Je relâche totalement les freins juste avant la bascule.
- Je bascule vite, franchement, sans redresser inutilement.
- Je réaccélère dès que la machine est stable sur le second appui.
Le point clé de cette séquence, c'est l'étape 4. Relâcher avant la bascule, c'est ce qui permet à la machine de passer d'un appui à l'autre sans résistance. Et c'est aussi l'étape que je ratais le plus souvent au début, parce que l'instinct de sécurité vous pousse à garder les freins.
Les erreurs typiques (et que j'ai commises)
Les pièges les plus fréquents sur un enchaînement en S :
- Freiner trop tard : vous entrez dans le premier virage trop vite, vous devez freiner en étant incliné, et tout le S part en vrille.
- Couper la seconde courbe : vous coupez la corde du second virage trop tôt, vous élargissez en sortie, et vous vous retrouvez hors trajectoire.
- Regarder le premier virage au lieu du second : l'erreur que j'ai commise pendant des mois. Le regard doit anticiper.
- Redresser entre les deux courbes : vous cassez le rythme, vous perdez de la vitesse, vous refaites un freinage inutile.
S serrés, S rapides, S en dévers : adapter la trajectoire
Tous les S ne se valent pas. Et la trajectoire idéale dépend de leur géométrie. Un S serré en épingle et un S rapide de col ne se négocient pas du tout de la même manière.
Les S serrés
Sur un S serré, la bascule domine tout. Vous avez peu de distance entre les deux cordes, donc le geste doit être rapide et franc. Le piège, c'est de vouloir freiner entre les deux courbes : vous avez rarement le temps. Mieux vaut entrer un peu moins vite et basculer vite.
Les S rapides
Sur un S rapide, c'est l'inverse : la bascule est plus lente, plus fluide, et la vitesse d'entrée compte davantage. Ici, la trajectoire la plus « tendue » possible (celle qui relie les deux cordes en une courbe presque continue) est votre meilleure alliée. Vous maintenez l'angle, vous enchaînez sans redresser, et vous ressortez avec toute la vitesse.
Les S en dévers
Le dévers complique tout. Si le premier virage est en dévers, l'adhérence est moindre, et la bascule devient plus délicate. Dans ces cas-là, je ralentis l'entrée pour sécuriser la bascule, quitte à perdre un peu de rythme. C'est un compromis que j'assume : mieux vaut sortir du S proprement que tenter le sans-faute et se faire une frayeur.
Ce qui reste quand on a tout oublié
La semaine dernière encore, sur un col que je connais par cœur, je me suis surpris à freiner au milieu d'une bascule. Un reste d'habitude, une seconde d'inattention. Et j'ai senti la moto se redresser toute seule, exactement comme au début. Ça ne disparaît jamais complètement.
C'est peut-être ça, la vraie leçon de l'enchaînement en S : ce n'est pas une compétence qu'on acquiert une fois pour toutes. C'est un geste qu'on réapprend à chaque virage, à chaque machine, à chaque route. Et le jour où vous enchaînerez trois virages sans jamais redresser, sans jamais freiner au mauvais moment, en regardant déjà la sortie quand vous êtes encore à la corde du premier — ce jour-là, vous saurez ce que veut dire « rouler ».
La prochaine fois que vous abordez un S, essayez juste une chose : arrêtez de regarder le virage où vous êtes, et cherchez celui qui vient. Le reste suivra.